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Vermeer et sa ‘camera obscura’
Yvonne Toros
Extraits d’Espace et transformation : Spinoza (prologue), 1982

'La Ruelle' de Vermeer
« Reste à élucider la raison de la couleur bleue appliquée au feuillage. Un rapprochement a été fait avec un autre tableau de Vermeer actuellement exposé à la Haye : le vert des arbres de la Vue de Delft – mais celui-là seul et pas celui de l’eau par exemple – aurait, comme le vert du grimpant de La Ruelle, viré au bleu, “le jaune s’étant résorbé”1. Si donc la raison du bleu semble avoir été découverte, il n’en est point ainsi des causes de l’absorption elle-même […]. »
« […] Vermeer est spinoziste quand il peint. Les Attributs pour le philosophe seront à la Substance ce que les deux vues proposées par le peintre sont à l’espace où repose la rue : deux expressions différentes et deux manières, deux discours équivalents qui, prononcés dans une même langue, explicitent la même essence diversement. »
« Au lieu de geler la couleur et d’appauvrir le sentiment par l’adoption de principes – de valeurs – de pure convention, c’est en conclusion, concevoir les couleurs dans leurs rapports à la lumière (dont elles émanent par dispersion) et repenser le désir comme un émanation de la vie en soi. Les valeurs colorées retrouvent avec Vermeer, par la lumière, la continuité et la consistance que la discontinuité du mouvement leur avait fait perdre ; comme les valeurs du sentiment retrouvent, chez Spinoza, par la vie en chaque être (par le conatus, expression de la Vie même), la continuité et la cohérence que la disparité des objets du désir avait fait oublier. Ainsi, la lumière est aux valeurs colorées ce qu’est la vie aux valeurs du sentiment : le fondement et la raison. Vermeer a montré par la peinture ce que la philosophie révèlera. Ce que Spinoza donne à voir aux “yeux de l’esprit” et more geometrico, par tant de définitions, de démonstrations, de corollaires et par tant de scolies, le peintre l’a démontré en l’offrant aux regards par des miroirs et par des verres grossissants, c’est-à-dire par une chambre noire […]. »
« Plusieurs moyens peuvent être imaginés qui, tous, donnent du même paysage des vues superposées ; à commencer par le plus simple qui consiste à utiliser deux fois la même chambre en lui faisant subir, sur une distance de quelques mètres, une translation parallèle à la ligne d’horizon. Plus vraisemblable toutefois nous paraît l’hypothèse que nous formons de l’utilisation, par le peintre, d’un système un peu plus complexe que celui décrit précédemment. Plus vraisemblable, parce qu’en dépit de l’usage qui doit être fait de deux miroirs extérieurs […], et en dépit de l’aménagement préalable que l’installation de ces miroirs suppose, l’appareil optique auquel nous pensons rend compte mieux que d’autres, de la différence dans l’éclairement que l’observateur ne peut manquer de noter d’une vue à l’autre. Or cette différence est importante ; non seulement du fait de la quantité de lumière qui paraît croître quand on passe de la première vue à la seconde – s’il en avait été autrement, d’ailleurs, la seconde n’aurait-elle pas été complètement absorbée, dissoute par la première ? – mais aussi par le peu de luminosité générale qui a été conférée au tableau. De cela résulte, parmi d’autres conséquences, la position toujours singulière qui, de tous temps, a été attribuée à cette toile-ci par les catalogues où sont recensées les oeuvres de Vermeer. »
« Deux miroirs sont donc accrochés par le peintre quelque part sur le mur d’en face et à la fenêtre de sa propre habitation, afin d’infléchir la trajectoire d’une partie des rayons lumineux de manière à les faire parvenir sur le côté d’une chambre noire à deux trous. De cette chambre noire, voici le principe : il faut pour le saisir, se résoudre à faire un tant soit peu d’optique. Soit un appareil composé de deux boîtes de bois (rectangulaires ou cubiques) superposées. […] Soit, premièrement, dans la boîte du bas, que nous désignerons par A, un miroir plan S semi-réfléchissant convenablement incliné ; et un second miroir plan, parfaitement réfléchissant celui-là : R. Soient deux très petites ouvertures qui occupent chacune le centre géométrique de deux faces contiguës de A. Soit, de plus, un prisme minuscule que l’on glissera dans l’une de ces ouvertures le moment venu. Soient, deuxièmement, dans la boîte B, des lentilles pour déterminer l’agrandissement de l’image finale et un miroir encore pour la redresser – sur ces éléments de la machine, fort bien connus des physiciens, nous ne nous attarderons pas – et soit enfin une plaque de verre réceptrice posée tout en haut de la chambre noire : nous savons déjà à quoi ce verre servait. Occupons-nous maintenant des rayons lumineux émanés de l’objet situé à l’infini (la rue) qui s’infiltrent tour à tour, successivement, à travers l’un ou l’autre des trous. Soit alors I le faisceau de lumière qui atteint le premier réceptacle sans avoir subi de déviation et donnera en fin de course la “vue de face”. Et soit J le faisceau préalablement dévié et réorienté par les miroirs extérieurs, qui donnera lieu à la “vue de côté” ; faisceau que nous allons suivre d’abord, pour plus de commodité, bien qu’il soit en réalité le second à entrer dans la machine. J pénètre dans A, tombe sur S, le traverse par moitié et se trouve, en son autre moitié, réfléchi en direction de B où il poursuit sa route. À ce faisceau, il faut faire succéder à présent un autre faisceau (J’), qui se heurtera au cristal et sera par lui, décomposé. Mais qu’en est-il du faisceau I ? I connaît un circuit plus compliqué au cours duquel il perdra non plus la moitié de son intensité première (comme c’était le cas pour J et J’ qui ne traversaient le miroir S qu’une seule fois), mais les trois quarts de celle-là. I traverse en effet S une première fois, puis tombe perpendiculairement sur R, qui le renvoie à nouveau sur S, que I traverse une seconde fois et qui le réfléchit en partie : la moitié de la moitié (donc le quart) des rayons constitutifs de I est finalement renvoyée vers la boîte B où ses rayons subissent une trajectoire identique à celle des rayons appartenant à J et J’. Une chambre noire fort simple, en définitive que caractérisent deux orifices au lieu d’un ; par où passent trois faisceaux de lumière pour donner deux images superposées. Deux images ou trois, selon que l’on compte ou pas l’éventail de toutes les couleurs que le prisme a déplié en les étalant. »
« Ne sont-ce pas les manifestations d’un seul et même phénomène que Descartes, en ses “Météores” (Huitième Discours de son Traité du Monde) aux environs de mille six cent soixante-trois, avait étudié ? Deux apparitions du même phénomène en deux vues convergentes et différenciées et deux images par conséquent. […] Une première image, qui correspond à la vue de face et résulte de la réflexion de rayons qui ont perdu en chemin la plus grande partie de leur intensité, chacun des passages à travers le corps intermédiaire semi-réfléchissant leur ayant enlevé la moitié de leur force. Une première présentation donc de la ruelle en une image relativement obscure, avec les jeux de lumière que l’on voit parfois de manière confuse se dessiner dans le ciel. Puis une deuxième image, qui correspond à la vue de côté et résulte d’un faisceau de lumière qui a perdu seulement une partie de son intensité pour avoir traversé une fois le miroir semi-réfléchissant. Une deuxième présentation donc de la même ruelle, mais beaucoup plus claire celle-là et qui fait apercevoir la dispersion de la lumière de manière infiniment plus distincte qu’il n’en était précédemment. »
Footnotes
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L. Goldscheider, The paintings of Jan Vermeer, Londres, 1940. ↩
Ce site web a été entièrement développé par Hector Astudillo del Valle en utilisant Astro sur la base de fichiers markdown, et la Rijksmuseum API pour l’image de Vermeer.
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