Éthique et science : Spinoza
Yvonne TOROS
Publié dans "Actes du XIXème Congrès l’Association des Sociétés de Philosophie de Langue Française", Bruxelles/Louvain-la-Neuve, 6-9 Septembre 1982
Spinoza, comme chacun sait, distingue selon que l’on se réfère au Traité de la Réforme de l’Entendement ou à la deuxième partie de l’Éthique, proposition 40, quatre ou trois genres de connaissance. Le premier genre tire son origine des objets que nous représentent les sens de manière tronquée, confuse et sans ordre pour l’entendement, des signes dont nous nous servons pour évoquer les choses et des opinions reçues. Le deuxième, qui relève non pas des sens ou de l’imagination mais bien de la Raison, est composé d’un ensemble cohérent d’idées adéquates des choses elles-mêmes. Le troisième genre, sur lequel nous aurons à revenir puisque c’est non seulement le genre de connaissance auquel invite l’Éthique, mais aussi et surtout la connaissance la plus haute : c’est l’éthique elle-même.
Les trois genres de connaissance que nous venons de rappeler ont été généralement compris par les commentateurs de Spinoza comme autant d’étapes, comme autant de degrés échelonnés sur la pente ascendante à la crête de laquelle rayonne, avec la liberté intérieure, l’Amour intellectuel de Dieu. Ce que nous nous proposons d’examiner aujourd’hui, compte tenu du thème autour duquel s’orientent les travaux de ce congrès, c’est le rapport qu’entretiennent entre elles les connaissances du deuxième et du troisième genre, ou, pour dire les choses plus simplement, ce sont les rapports réciproques de la science avec l’éthique.
Mais il faut pour cela, quand bien même le retour au premier genre de connaissance pourrait sembler de prime abord n’aider en rien ce travail, il faut explorer, pour le mieux apprécier, ce que dit notre auteur de la connaissance par ouï-dire, cette sorte de connaissance qui, tant qu’elle n’est contredite par aucune autre, nous paraît solidement établie alors qu’elle n’émarge que de l’opinion, et demeure à ce titre incertaine.
Les textes les plus riches, à cet égard, sont ceux que Spinoza consacre dans le Traité Théologico-Politique, à la critique des croyances et des pratiques superstitieuses dont s’obscurcissent, à ses yeux, les religions établies ; et il n’est nul besoin de citer, pour le montrer, les pages — désormais célèbres — dans lesquelles le philosophe vitupère le Temple dégénéré en théâtre, les ministres et les docteurs rongés par une avidité sordide, la foi pervertie et détruite, ne consistant plus qu’en crédulité et préjugés. Et quels préjugés ! De ceux qui réduisent des hommes raisonnables à l’état de bête brute, puisqu’ils occultent le libre usage du jugement, la distinction du vrai et du faux, et semblent avoir été inventés tout exprès pour éteindre la Lumière de l’entendement, c’est-à-dire ce qui, en nous, est effet de la Lumière divine.
Aux rituels devenus purement extérieurs, Spinoza oppose la simplicité et la candeur de l’âme éprise de vérité et tendue vers Dieu ; à l’adoration de la Lettre, il oppose l’écoute de l’Esprit ; à la Loi inscrite sur des tables de pierre, il oppose l’Epître de Dieu, celle qui s’écrit non avec de l’encre mais avec l’Esprit de Dieu sur cette table de chair qui est le coeur.
Au zèle prétendument religieux dont se prévalent certains, Spinoza oppose « la vie vraie », c’est-à-dire une religion « à laquelle se ramènent tous les désirs et toutes les actions dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu ou en tant que nous connaissons Dieu » (Éth., IV, prop. 37 s. 1). Cette religion-là — qui n’est autre chose qu’une éthique — diffère d’autant plus profondément de celle du vulgaire que celui-ci, qui se croit libre seulement lorsqu’il obéit aux impulsions de l’appétit sensuel, ne se soumet aux prescriptions des églises et de la moralité que par crainte d’être puni après la mort, et il ne s’y soumet et il ne les respecte qu’autant que sa petitesse et son impuissance intérieure le lui permettent.
Loin donc de rejeter les religions, dans la diversité de leurs formes et de leurs coutumes, et quand bien même la croyance religieuse n’atteindrait chez certains que le premier genre de connaissance, Spinoza reconnaît à celle-là une puissance fondatrice de l’ordre social et une valeur institutionnelle.
Aussi l’autorité des Prophètes a-t-elle du poids en ce qui concerne l’usage de la vie ou la conduite, mais elle n’a de poids que dans ces limites, au demeurant fort étroites ; quant au reste, déclare Spinoza, « leurs opinions ne nous touchent pas ».
Les révélations de Dieu ont été en effet visiblement adaptées à la capacité de chaque Prophète, aux dispositions de son tempérament corporel, à la plus ou moins grande vigueur de son imagination, et elles ne sont point sans rapport avec ses manières de penser antérieures. À un « Prophète hilare » ont été révélés les évènements qui, comme les victoires et la paix, procurent aux hommes un sentiment de joie. À un Prophète triste, au contraire, ont été révélés des maux tels que la guerre ou des supplices. Car selon que le Prophète était miséricordieux, ou affable, ou colérique, ou sévère, il était plus apte à recevoir telle ou telle révélation.
Les prophéties et les représentations ont d’ailleurs tant différé entre elles que le signe donnant à tel Prophète la certitude au sujet de sa propre prophétie a rarement pu convaincre tel autre, imbu d’opinions différentes. Et si grandes ont été parfois les divergences d’opinion, et les manières de voir de l’un si contraires aux manières de voir de l’autre ou aux enseignements précédents, que certaines des révélations prophétiques ont failli être éliminées du Corpus biblique (Tr. Th.-Pol., chap. 2). Ainsi par exemple, les paroles d’Ézéchiel ont paru tellement incompatibles avec celles de Moïse, que les rabbins étaient prêts à décider de ne pas admettre le Livre d’Ézéchiel au nombre des livres canoniques, et ils l’auraient entièrement exclu si un certain Hananias n’avait entrepris de l’expliquer, c’est-à-dire de l’interpréter et peut-être aussi de le corriger de façon à le rendre conforme au courant central de la tradition mosaïque (idem, chap. 2).
Si donc il est utile d’en référer aux Prophètes pour ce qui concerne la probité, la charité et les bonnes mœurs, nous ne sommes nullement tenus, du point de vue de Spinoza, d’avoir foi en eux pour ce qui a trait aux choses purement spéculatives. La « certitude », naissant des signes qu’ont connus les Prophètes, n’est pas une certitude mathématique : elle ne suit pas de la nécessité inhérente à l’aperception de la chose elle-même, pas plus qu’elle n’enveloppe la connaissance des lois universelles de la Nature suivant quoi tout se fait et tout est déterminé, c’est-à-dire les décrets éternels de Dieu.
La Raison ne nous oblige pas non plus à croire à l’irruption d’événements qui suspendraient ou contrediraient l’ordre fixe et immuable des lois de la nature. Elle ne nous oblige pas à croire ces premiers juifs qui, affirme Spinoza, racontant « leurs » miracles, s’efforçaient de faire accroire « que la nature entière était dirigée à leur seul profit par le Dieu qu’ils adoraient » (idem, chap. 6). Car l’Etre éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature, agit avec la même nécessité qu’il existe, et Dieu n’a égard — si tant est qu’une telle notion puisse être reçue —, Dieu n’a égard ni aux Juifs seulement, ni même au genre humain seulement, mais bien à la nature toute entière.
Quand donc l’Ecriture dit que telle ou telle chose est arrivée par la volonté de Dieu qui, trompant les Egyptiens et favorisant les Hébreux, aurait fait s’ouvrir puis se refermer la mer, il faut en retenir simplement que l’Eurus a soufflé pendant la nuit et comprendre que cela s’est produit selon l’ordre des causes qui règle les phénomènes naturels. Ce que notre ignorance des causes prochaines nous fait appeler un miracle doit être en effet, autant qu’il se peut, entendu comme rejoignant entièrement les choses naturelles. Aussi le « Verbe de Dieu » sera-t-il rapproché, par Spinoza, de « ce vent chaud qui liquéfie le givre et la neige » ; la « Parole et le Verbe de Dieu » seront assimilés à un vent froid, les envoyés et les ministres de Dieu à du vent et du feu, et c’est encore « un vent très violent » — le vent de Dieu — qui, comme il est dit dans la Genèse, « se mouvait sur les eaux ». Vent dont on sait d’ailleurs, depuis Descartes, ou sinon, depuis le Court Traité de Spinoza lui-même, que, comme tout vent fort, celui-ci déssèche la mer et peut faire que le sol apparaisse puis s’étende au milieu des eaux (Tr. Th.-Pol., chap. 6). Et bien que Josué, par exemple, ait cru non sans naïveté que le soleil, se mouvant autour de la Terre, avait marqué un temps d’arrêt, il faut penser ajoute Spinoza, compte tenu de ce que nous savons de l’Astronomie et des lois de l’Optique, que seule la grande quantité de glace alors en suspension dans l’air a été la vraie cause de la persistance de la lumière. Il s’est produit une réfraction inaccoutumée que la Physique sait en partie, déjà, expliquer, et qu’elle expliquera comme beaucoup d’autres phénomènes, autant qu’il est possible avec les progrès à venir, sans contrevenir aux exigences de la Raison, mais en s’y conformant au contraire.
Enfin, loin de nous obliger à concéder que Dieu aurait élu la nation hébreue de préférence à toutes les autres, absolument et pour l’éternité, la Raison fait entendre l’Élection comme une élection conditionnelle, et l’Alliance et la Promesse comme s’adressant aux seuls hommes pieux. Cela est si vrai, poursuit Spinoza, que les Ecritures sacrées elles-mêmes, à tout bien considérer, n’enseignent pas que Dieu ait élu les Juifs pour l’éternité, ni qu’ils demeureraient ses élus après la ruine de leur État (idem, chap. 3).
Moïse en effet, dans le Lévitique, avertit les Israélites de ne pas se souiller d’incestes comme les Chananéens, pour que la terre ne les vomisse pas ainsi qu’elle a vomi les nations habitant ces contrées ; et dans le Deutéronome, chapitre 8 versets 19 et 20, il les menace dans les termes les plus exprès d’une ruine totale : « Je vous atteste aujourd’hui, leur dit-il, que vous périrez entièrement ; comme les nations que Dieu fait périr devant vous, ainsi périrez-vous ».
Les passages de la Bible dont Spinoza affirme que l’on se sert, généralement, pour se persuader que l’élection des Juifs ne fut pas temporelle et relative au seul empire hébreu, mais éternelle, sont dans Jérémie au chapitre 31 verset 36, et principalement dans Ézéchiel, au chapitre 20 versets 32 à 40. Je cite : « … Par ma vie, dit le Seigneur Dieu, je jure que d’une main puissante et d’un bras étendu et d’un courroux débordant, je me comporterai en roi à votre égard. Je vous ferai sortir d’entre les peuples et je vous rassemblerai des pays où vous avez été dispersés (…) et je vous amènerai au désert des peuples, et je vous demanderai des comptes, face à face. Comme j’ai demandé des comptes à vos pères dans le désert du pays d’Egypte (…) Et je vous ferai passer sous la verge, et je vous engagerai dans les liens de l’alliance. Et je trierai parmi vous ceux qui se révoltent et pèchent contre moi (…) ».
Le sens de ce texte, commente Spinoza, « peut paraître qu’en dépit de l’application qu’ils pourraient mettre à abandonner le culte de Dieu, Dieu rassemblera les Juifs de toutes les régions où ils se sont dispersés et les conduira au désert des peuples comme il conduisit leurs ancêtres au désert d’Egypte, puis enfin, après les avoir séparés des rebelles et des transfuges, (il) les fera monter sur la montagne de sa sainteté où toute la famille d’Israël le servira » (Tr. Th.-Pol., chap. 3). Mais outre que, comme il l’a déjà noté, les paroles d’Ézéchiel ont pu être corrigées ou changées par le commentateur Hananias, il importe de relever qu’il est dit dans Ézéchiel, à propos des Hébreux, que Dieu séparera les fidèles des rebelles et des transfuges.
Au chapitre XXII du Livre d’Ézéchiel, Dieu parle en effet ainsi : « … Puisque vous êtes devenus tous des scories, c’est pourquoi je vais vous réunir au sein de Jérusalem. Comme l’on réunit argent, cuivre, fer, plomb et étain au fond d’un creuset, pour les soumettre à l’action du feu et en opérer la fusion, ainsi dans ma colère et dans mon courroux je vous réunirai, je vous introduirai dans le creuset et vous ferai fondre. Oui, je vous rassemblerai, j’attiserai contre vous le feu de mon indignation et vous y fondrez. Comme l’argent entre en fusion au fond d’un creuset, ainsi vous y fondrez ; et vous saurez que moi, l’Éternel, j’aurai déversé mon courroux contre vous ».
L’élection, conclut Spinoza, ne concerne donc que la vertu véritable. Et l’on ne doit pas plus imaginer qu’elle a été promise à tous les Juifs pour l’éternité, que l’on ne peut penser qu’elle a été promise seulement aux hommes pieux parmi les Juifs, à l’exclusion des autres peuples. L’Alliance éternelle de connaissance et d’amour de Dieu est, en vérité, une alliance universelle.
Comprendre cela, c’est se rapprocher d’une connaissance qui, loin de se réduire à celle du premier genre, tend au contraire à faire percevoir l’essence de Dieu. Essence de Dieu que manifestent, dans la mesure qui leur est propre, les lois de la Nature conçues par nous avec une certaine sorte d’éternité. La Nature en effet est « toujours la même », « sa vertu et sa puissance d’agir est une et partout la même (…), les lois et les règles de la Nature, conformément auxquelles tout arrive et passe d’une forme à une autre sont partout et toujours les mêmes ; (et) par suite, la voie droite pour connaître la nature des choses, quelles qu’elles soient, doit être aussi une et la même » (Éth., III, intr.).
Puisque pour Spinoza les lois et les règles de la nature conformément auxquelles tout arrive et passe d’une forme à une autre sont partout et toujours les mêmes, comment s’étonner que celui-ci conçoive le savoir scientifique à l’unisson des savants qui, établis aux Pays-Bas ou, comme Oldenburg, en Angleterre, cherchent à fonder une vision du monde tout à la fois globalisante et simple ? Comme l’atteste la Correspondance presque entièrement regroupée dans les Opera Posthuma, Spinoza s’est trouvé — tant par les recherches qu’il a menées à titre personnel, que par les échanges qu’il a maintenus, sa vie durant, avec des inventeurs, ses contemporains — fortement impliqué dans le courant novateur auquel on doit les plus grandes découvertes de la deuxième moitié du dix-septième siècle. Le philosophe appartient en effet au cercle des érudits et des chercheurs qu’a animé, dès 1645, Franz Van Schooten. Ce dernier, que cite explicitement Spinoza en même temps que le Chanoine De Sluze, dans le petit Traité de l’Arc-en-Ciel, ce dernier est un mathématicien — aujourd’hui un peu oublié — dont le rôle s’avère avoir été semblable, pour les régions du nord de l’Europe et surtout la Hollande, à celui qu’a joué le Père Mersenne pour la France ou l’Italie. Autour de Van Schooten gravitent non seulement Huyghens, dont ce fut le professeur de mathématiques, mais aussi Hudde, De Beaune, De Sluze et Jean de Witt, pour ne citer que les plus célèbres. Hudde, qui a laissé deux textes fondamentaux sur la détermination des limites de la racine d’un nombre ; De Sluze qui, ayant étudié avec Cavalieri à Rome, s’est appliqué à développer en se réclamant de Viète des algorithmes relatifs à l’étude des tangentes ; Jean De Witt — le Grand Pensionnaire de Hollande —, dont les Elementa Curvarum Linearum n’ont été rendus publics, en 1658, que sur l’insistance de Van Schooten, tandis que le traité portant sur l’appréciation des taux d’intérêts à partir d’un calcul de probabilités demeurait confidentiel pour « raison d’État », et n’a été communiqué, en son temps, qu’à de très rares personnes parmi les amis les plus proches.
Spinoza participe ainsi d’un mouvement de pensée qui, prenant appui sur les travaux de Descartes, mais aussi sur ceux de Cavaliéri et sur d’autres encore, s’efforce de comprendre de manière unitaire aussi bien la Théorie des coniques que la Mécanique nouvelle, aussi bien l’Economique que l’Optique géométrique, c’est-à-dire la Catoptrique, la Dioptrique et la Perspective1.
De manière unitaire. Sur un mode unifié.
C’est à l’application de ce principe, bien établi dans l’Éthique, qu’il faut attribuer la critique adressée par Spinoza, dans la Lettre VI, à l’encontre de Robert Boyle.
Les travaux de celui-ci, communiqués par Oldenburg, contredisent en effet fortement l’idée que se fait Spinoza de l’unicité, de l’unité de la Substance et donc de la substance étendue, ainsi que de l’homogénéité fondamentale de la matière en tant qu’Étendue existante. Pour Spinoza, comme on sait, la matière est telle que seules des proportions différentes — mais toujours accordées entre elles — de mouvement et de repos, déterminent ces formes provisoires que constituent les Modes finis. Et s’il est pour lui « des corps très composés », c’est en un sens divergent de celui que conçoit Boyle.
Robert Boyle pense en chimiste ; et c’est l’un des premiers à reconnaître la « qualité élémentaire » à tout corps indécomposable. La pratique, c’est-à-dire l’expérience en laboratoire lui sert à définir l’élément. L’élément est isolé par une analyse. Le corps composé est constitué d’éléments en quantité et en nombre variables, par une synthèse. Cette manière de voir est si nouvelle toutefois que Hales, et même encore Priesley, quand ils isoleront ou manipuleront des gaz différents, continueront de croire à des altérations et à des corruptions de « l’élément Air ».
Rien de surprenant, donc, si pour Spinoza qui considère les choses en philosophe, l’expérience de Boyle sur la reproduction du salpêtre, par exemple, ne trouve point de confirmation satisfaisante. Pour Spinoza, quelque expérience nouvelle est nécessaire d’où sortira sans doute une conclusion qui, bien qu’elle porte sur l’expérience elle-même et l’observation, ne se suffira pas de ce qui peut être « vu avec les yeux et tâté avec les mains ». Car si la connaissance du premier genre pouvait se contenter de tirer son origine de ce que représentent les sens, il est bien clair que le deuxième genre de connaissance nécessite quant à lui des démonstrations rigoureuses, des démonstrations géométriques qui sont « les yeux de l’esprit ».
C’est pourquoi, au lieu de croire avec Boyle que le nitre est un composé dont la nature diffère beaucoup de celles de ses parties, au lieu de concevoir avec Boyle le nitre comme un mélange d’éléments dont certains auraient tendance à se montrer volatiles et d’autres fixes, Spinoza préfère considérer qu’il y a là un corps qui, subissant des variations relatives à la quantité de mouvement de ses particules, tantôt adopte l’apparence de l’esprit de nitre, et tantôt celle du salpêtre.
Le nitre ou le salpêtre seraient donc une seule et même chose : de l’esprit de nitre fixé ou stabilisé. Et réciproquement, l’esprit de nitre ne serait autre chose que du nitre (ou du salpêtre) dont les parties sont agitées. La reproduction (ou la production) du salpêtre consiste alors non point en l’addition de deux éléments de nature différente, comme le prétend la chimie, mais elle consiste simplement à obliger les particules du salpêtre à se fixer. Et il suffit, pour ce faire, de ramollir en y ajoutant de l’air ou de l’eau le sel fixe, dans lequel les particules de salpêtre sont généralement enveloppées. Le sel fixe, en effet, qui ne contribue en rien à former l’essence du salpêtre, possède des pores, ou des excavations, à la dimension des particules du nitre.
Et Spinoza de conclure : « … si le sel fixe est relâché par son mélange avec l’air ou avec l’eau, et ainsi amolli, il acquiert le pouvoir d’arrêter le mouvement des particules de salpêtre et de les obliger à se fixer, après avoir perdu leur mouvement. C’est ainsi qu’un boulet de canon s’arrête quand il pénètre dans une couche de sable ou de boue. C’est (donc) dans cette seule fixité des particules de l’esprit de nitre que consiste la reproduction du salpêtre et, ainsi qu’il résulte de cette explication, le sel fixe joue seulement le rôle d’un instrument. »
Ainsi, pour Spinoza, la série des opérations qui pourvoient à la reproduction du salpêtre comporte trois moments. Dans un premier temps, l’esprit de nitre, dont la masse est faible et mêlée d’impuretés, se trouve en quelque sorte enfermé dans un corps étranger. Au cours d’un deuxième temps, le sel fixe est mouillé comme peut être mouillé du sable.
Le troisième temps correspond à l’apparition du salpêtre dont les particules, désormais en repos, s’agglomèrent entre elles pour former un corps débarrasé d’impuretés.
Plaçons-nous, maintenant, à distance.
Dans le premier temps, l’esprit de nitre en faible quantité, et mêlé d’impuretés, est enfermé dans un corps étranger.
Dans le premier temps, les gens de la maison d’Israël sont devenus pour Dieu, suivant Ézéchiel, des scories, des scories d’argent, c’est-à-dire de l’argent mélangé à d’autres métaux tels que le cuivre ou le plomb.
Dans le deuxième temps, et par l’action de l’air ou de l’eau sur du sel fixe, comme sur du sable, une réaction physique (ou chimique) se produit. Dans le deuxième temps, suivant Ézéchiel, Dieu réunit les scories et les introduit dans le creuset pour les faire fondre sous l’action du feu de son indignation.
Dans le troisième temps, nous dit Spinoza, les particules de salpêtre, désormais au repos et purifiées, s’agglomèrent entre elles.
Dans le troisième temps, les scories d’argent que le feu a fondues et séparées des autres métaux, sont réunies, comme sont rassemblés les gens de la maison d’Israël au sein de Jérusalem.
Recommençons.
Dans le premier temps, pour Spinoza, il y a de l’esprit de nitre, corps en mouvement mêlé d’impuretés. Dans le premier temps, chez Ézéchiel, il y a des scories d’argent, c’est-à-dire des Israélites dispersés au milieu des peuples et infidèles à la Loi.
Dans le deuxième temps, pour Spinoza, il y a de l’air ou de l’eau ajoutés au sel fixe comme à du sable. Dans le deuxième temps, chez Ézéchiel, Dieu a introduit les scories dans le creuset ; et il a amené les Israélites « au désert des peuples [ »].
Dans le troisième temps, pour Spinoza, l’esprit de nitre, désormais purifié et au repos, redonne du salpêtre. Dans le troisième temps, chez Ézéchiel, Dieu a séparé l’argent des autres métaux qui n’en faisaient plus que scories ; et après avoir trié parmi les Juifs ceux qui se révoltent et qui pèchent contre lui, il les engage dans les liens de l’Alliance : la maison d’Israël est alors au sein de Jérusalem.
À l’esprit de nitre, un corps dont les particules en mouvement s’entrechoquent les unes les autres, et dont Spinoza a constaté, dit-il, qu’il était mêlé d’impuretés, il est possible de faire correspondre les scories d’argent, ou ces infidèles que réprouve le Prophète Ézéchiel. An sel fixe ramolli par de l’air ou de l’eau, comme peut l’être le sable dont parle Spinoza, on peut faire correspondre le creuset ou le désert des peuples qu’annonce Ézéchiel.
Au salpêtre désormais reproduit, à ce corps dont les particules obligées au repos s’unissent entre elles pour former un corps si singulier que Robert Boyle lui-même l’a pris pour un corps nouveau, nous faisons correspondre la maison d’Israël rassemblée, comme Ézéchiel le proclame, à Jérusalem.
De l’esprit de nitre au salpêtre en passant par l’immersion du sel fixe, et des scories d’argent à l’argent pur, ou des Juifs dispersés à des Juifs réunis dans la maison de Jérusalem, en passant par le creuset ou désert des peuples, la loi — remarquons-le — est la même. La première transformation, celle que Spinoza décrit, s’est opérée à l’aide de l’air ou de l’eau, c’est-à-dire par des causes naturelles. La deuxième transformation, celle que conte Ézéchiel, est opérée par Dieu et le feu de son indignation.
L’expérience relative à la reproduction du salpêtre relève, pour Spinoza, de la connaissance du deuxième genre. Le livre d’Ézéchiel, avec sa prophétie, relève pour Spinoza, comme on l’a dit, de l’opinion et de la connaissance du premier genre. Et ces deux sortes de connaissance (le premier genre et le second), parce qu’elles expriment comme le feraient des miroirs placés face à face et dans lesquels se refléterait un même objet, le Grand Individu ou la Nature Totale, ces deux sortes de connaissance ne font que nous donner de manière inverse une image, une idée, la perception par les choses finies de l’essence de Dieu.
L’Éthique[,] elle, qui dépasse parce qu’elle les surplombe ces machines à produire des reflets et les effets de Perspectives, l’éthique ouvre un espace où l’Âme s’envole à tire-d’aile pour connaître son éternité.
Footnotes
-
Francisci à Schooten : Exercitationum Mathematicarum, Ludg. Batav. ex officina J. Elsevirii, 1656-1657 ; Livre IV, Préface. ↩