De la constitution de l’espace et de sa re-présentation dans l’imaginaire
Yvonne TOROS-EMSELLEM
1980
S’il est vrai, comme le voulait Kant, qu’il y a dans « l’espace représenté comme objet » — tel l’espace de la géométrie — une « synthèse en une représentation intuitive des éléments divers donnés suivant la forme de la sensibilité, de telle sorte que la forme de l’intuition donne uniquement la diversité, et l’intuition formelle l’unité de la représentation »1,
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et s’il est également vrai que nos « concepts sensibles purs » (comme des figures dans l’espace) ont pour fondement non les images des objets mais des « schèmes », c’est-à-dire, ce qui, dans l’esprit, fait la liaison entre les catégories de l’entendement et les phénomènes, objets de la perception2,
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s’il est vrai en conséquence qu’il convienne de distinguer dans l’espace comme objet non plus seulement, ainsi qu’on nous avait appris à le faire, la forme de l’intuition du contenu de celle-ci, mais bien la forme de l’intuition, corrélative de la diversité et l’intuition formelle, productrice de l’unité de la représentation,
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et s’il est vrai qu’il faille de plus considérer dans le champ de cette dernière, ce pouvoir singulier qui, établissant le lien nécessaire entre la sensibilité et l’entendement, opère la « submoption des phénomènes sous la catégorie »2, alors des perspectives immenses s’ouvrent à la recherche et il importe de les explorer.
Le premier effort consisterait à en dessiner les orientations possibles par la détermination des objectifs en relation avec la thèse kantienne de départ ; et aussi — non moins important — par la détermination des moyens, c’est-à-dire la délimitation des lieux où s’exercera la réflexion, la définition des objets sur lesquels s’appliquera le travail de vérification.
Or, si l’objectif est clair : découvrir cet « art caché de l’âme humaine » dont Kant pensait qu’il serait extrêmement difficile d’arrâcher à la nature — pour le révéler — le secret, le choix du domaine pose, quant à lui, des problèmes dont l’enjeu doit être précisé d’entrée.
L’espace comme objet ce peut être, en effet, bien des choses qui, selon que l’on aura choisi d’examiner l’une ou l’autre d’entre elles, apportent à la question des réponses sans doute complémentaires, mais fortement indexées. C’est cette indexation qui, pour nous, constitue le principal enjeu.
L’espace comme objet ce peut être en premier lieu l’espace de la géométrie d’Euclide, ou de Riemann, ou de Lobatchevski, par exemple ; et l’on pourrait envisager de tirer de l’examen de ces systèmes (de ces géométries quand elles auront été complètement axiomatisées) les règles de fonctionnement de l’esprit, comme se peut étudier une métalangue avec ses règles par la logique (ou « la pragmatique »), aujourd’hui. Rêve de philosophe, qui fera sourire les mathématiciens ? Peut-être. Rien toutefois ne nous interdit d’imaginer une telle entreprise.
Rien ne nous interdit non plus de décréter que, l’espace comme objet ayant été volontairement expurgé par les géomètres de toutes les scories que l’on doit, ailleurs, à l’action incontrôlée ou intempestive de l’imagination productrice ; et cet espace relevant de « concepts sensibles purs » c’est-à-dire d’opérations pures à priori, les règles de sa formation, quand elles auront été dégagées, pourront être minutieusement définies et qualifiées de « foncteurs » ou de « convertisseurs ». « Foncteurs », pour rappeler la fonction de liaison assurée par le schème (dans l’imagination) entre la sensibilité et l’entendement ; « convertisseur » — terme adopté par Gilles Deleuze — pour rendre visible la fonction de conversion que l’on doit à l’imagination. Foncteurs dont il est par ailleurs possible de poser par hypothèse qu’ils seront au nombre de quatre (ou de deux, selon qu’on les regroupe ou non) comme sont quatre (ou deux) les opérations que Jacob et Prigogine ont définies pour la « logique du vivant ».
À l’opération de « prélèvement »3 on pourrait faire correspondre une fonction de « détermination » ou d’« individuation » qui de (ou : dans) l’universel détache (ou : détermine) le singulier (cf. « l’opérateur de singularité » de Michel Serres) comme est saisi, dans la Substance, pour Spinoza, le Mode fini, et soustraite au Désert la Terre Promise. À l’opération de « transformation », une fonction qui serait responsable des mélanges et accroîtrait l’entropie dans le système. À l’opération de « stockage » une fonction néguentropique qui rendrait possible les agencements. À l’opération d’« épuration » (associée à la « détoxication »), une fonction de « régénération » — celle dont fait état Spinoza dans le Court Traité — qui réintégrerait l’unité singulière dans le Tout.
Quatre fonctions auxquelles il faudra donner pour condition de possibilité et pour fondement dernier, probablement, le Principe d’identité et un Principe de différentiation que je formalise « A+ est B » ; ce + mystérieux pouvant être un déplacement dans l’espace — un mouvement qui a quelque chose à voir avec l’idée aristotélicienne du « lieu » — ou une translation ; c’est-à-dire de l’espace non plus comme objet déjà constitué, ni comme forme de l’intuition (constituante) mais comme « intuition formelle », au sens de Kant. Mouvement dont Gérard Desargues et Spinoza remarquaient qu’il produit une ligne à partir d’un point, une surface à partir de la ligne et le corps à partir d’une surface ; et Vermeer de Delft, la redécouverte d’un monde bien connu — celui des Provinces Unies de la Hollande — à partir de celui, à peine connu, des grands voyages sur les routes de la soie4.
L’espace comme objet ce peut-être celui des « institutions » (école, hôpital, caserne, prison, etc…) et l’on pourrait tenter de le comprendre en examinant ces institutions elles—mêmes — ce que font les « Institutionalistes » et Cornélius Castoriadis avant eux, qui y découvre un imaginaire fondateur — ou des textes qui relatent la naissance de ces institutions, textes mythiques étudiés par Mircea Eliade. La recherche alors s’enrichit, quand elle est bien conduite, de la mise en évidence, parallèllement à la mise en évidence du fonctionnement des schèmes, d’un fontionnement non moins intéressant de l’imagination « pure à priori » dont les monogrammes saisis par l’imagination productrice donnent lieu à des sortes d’« emblèmes » qu’il conviendrait de recenser pour en dresser les vicariances et la typologie.
Au premier foncteur correspondront, ce me semble, dans l’imaginaire formel — et non plus dans l’entendement — le tombeau, mais aussi le nuage et le cristal (et le prisme, dans le système des représentations paradigmatiques de l’espace ; système fondé sur la lumière et les couleurs, comme on le voit chez Hobbes et chez Spinoza). Au second, le puits, les fontaines, les cours d’eau ; la citerne comme fosse à détritus ; le noir. Au troisième, le temple, l’Arche ; le carrefour ; le nuage (encore). Au quatrième, toutes les élévations de terrain auxquelles sont associées toutes les formes d’élévation psychiques ou intellectuelles : la cime, la montagne (Mont Sinaï, Mont Morya, Golgotha, Mokhattam, etc…) ; et la roue ; et le blanc. Et peut-être faudra-t-il également faire correspondre aux deux « principes » évoqués plus haut les jumeaux (les gémeaux) ; et dans le cas du second, l’hermaphrodite ou le travesti.
L’espace comme objet ce pourrait être enfin — cet enfin signifiant seulement que nous arrêtons la liste des investigations possibles et non que la liste en droit, soit achevée en ce point — celui, si remarquable, de l’architecture comme art ou celui, non moins surprenant, à la réflexion, de la peinture. Ou, si l’on répugnait à « réduire en charpie », comme le pensent certains, l’œuvre des grands maîtres, on pourrait examiner de ces espaces grandioses, sur la carte postale par exemple, le sous-produit justement méprisé, mais tellement indiscret, mais tellement bavard.
Et voilà que se dessinent, par-delà le boniment des images publicitaires de Paris, par exemple, par-dessus les dépliants jacasseurs, l’Arc de triomphe ou le tombeau des Invalides comme premier foncteur et premier opérateur-producteur de l’espace de la cité ; la Seine, quelques fontaines ou bassins pour le second ; le Sacré-Coeur, Notre-Dame ou la Concorde pour le troisième ; la Tour Eiffel ou l’Obélisque pour le quatrième et d’autres monuments encore. Et l’Assamblée Nationale pour le premier principe ; et La Joconde de Vinci pour le second.
L’espace comme objet peut donc être étudié en trois domaines au moins : la géométrie, l’institution et les espaces de pacotille de l’agence de voyages ; mais toujours en deux langages : le langage presque trop articulé et trop clair de l’entendement, si articulé et si clair qu’il jette dans une totale obscurité le second et le dissimule ; et le langage confus et obscur de l’imagination volubile. Confus : mais toujours elle est confuse, la brève phosphorescence de l’intuition, rapide fulguration qui illumine l’abîme. Obscur : mais d’une obscurité qui, comme le disait Saint-John Perse, ne tient pas à sa nature propre (qui est d’éclairer) mais à la nuit même qu’elle explore et dont elle est le feu d’artifice, « celle de l’âme humaine et du mystère où baigne l’être humain »5.
Deux langages donc et deux raisons : la Raison ou le langage de la Raison et la raison de la Raison elle-même, ou le langage de l’imagination.
Footnotes
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Note de Kant au paragraphe 26 du chapitre II Livre I de l’Analytique Transcendantale, dans la Critique de la Raison Pure. ↩
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Kant, Critique de la Raison Pure : chapitre I du Livre II (Analytique des Principes) de l’Analytique Transcendantale. ↩ ↩2
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Article de l’Encyclopedia Universalis, vol. 15 page 688 a. ↩
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Allusion à la carte dessinée par Vermeer dans le tableau exposé au musée de New York [probablement La Maîtresse et la Servante (Dame en dienstbode)]. ↩
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Saint-John Perse : Poésie, allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, publiée par Gallimard, Paris, 1961. ↩